les demi-dieux - faunes

"Nymphe et Satyre" - Alexandre Cabanel (1860).

Une physicalité prédominante, une incarnation hybride, une étrangeté assumée, une personnalité troublée, une identité incertaine, une troisième voie manifestée, une révélation encore non-humanisée, un inachèvement fécond, une incertitude joueuse, un désir en excès, une jubilation animale, une extase divine, une force dédoublée, et néanmoins, une souffrance en suspend, une monstruosité cachée, un gouffre souterrain, une grotte ravinée ou une montagne sans sommet.

Le Faune-divin est protecteur de sa propre singularité jouissive. Qu'il rêve de l'humain unifié ou qu'il le complète par les bords, il le transgresse sur fond de provocation à la tendresse et à la peur.

Le Faune-divin séduit par sa grâce et sa terreur parce qu'en lui se crée le mouvement, la circularité et la danse des conversations. Magnétisés par les extrêmes, on exulte seulement par des bouts de soi. Des dimensions polarisées qui entrent en conflit... sans jamais tout-à-fait se fixer en un point de plénitude. Peut-être... Un inconfort, une insatisfaction ; une douleur dans l'étirement, une soif dans l'in-extinction. Ainsi apparaît "le temps" : habité, distordu, perturbé, plié, torturé. Le temps et l'affection, voire l'affectation. Le geste est suave et compliqué ; la parole courte et alambiquée ; le souffle irrégulier et amplifié. Quelque chose se tortille d'envie, mais soudain se dé-saisit, se désiste et se dénie. L'évolution qui s'altère ne trouve pas son ciel. De tréfonds en altitudes, le vertige n'y gagne rien : la lutte s'installe dans l'in-accès. Rien de la goutte de sueur ; aucun spasme libérateur. Un labyrinthe de conditions liées, croisées, enchevêtrées dans des noeuds de salive et de chair. On repart en arrière... Et on s'étale en dormant ; on se soucie en rêvant ; on se répare en s'arrêtant.

Reprendre haleine pour regarder simplement le phénomène "démiurge"... sans en soi-même l'agresser, ni le dénaturer. Qu'il soit Christ ou qu'il soit Golem, l'accueillir sur fond d'attente, d'excitation et de joie. Quelque chose adviendra ! qui bougera, s'ébranlera... Expression de la Vie dans son indécision et son tumulte, sa générosité et son aigreur, sa possibilité et son impasse. Pas de résolution ascendante à tout cela. ...

Demeurer attentif aux "descentes"—des inspirations que le Faune scrute en sa divinité. Car le Faune ne doit pas allégeance qu'à la Nature ; il s'en remet aussi au Père. Entre deux jaillissements, il sait contempler son inconstance en ce que l'impermanence a de plus frêle. Alors il lève les yeux à la Lumière et, pur, sans plus s'éprouver ou se penser, il jouit d'elle. Sans en être du tout transformé, il s'assume en tant que créature survenue à la Terre. Improbabilité et misère, épouvante et fascination, vision et incompréhension, sont son lot de marche pour la vie de tous les jours. Une existence en cours de route. Une charge à la mesure de sa force, à la fois souple et dérobée, courageuse et enveloppée. Telle l'eau qui dégouline sur la vitre, un Faune se faufile parmi les obstacles, glisse dans les interstices, chemine entre les mines ! — grenade au repos ou dégoupillée, lui-même offert ou effractionnant. A l'affût, il guette ce qui "se produira"... dans l'apparition des choses et des évènements, des opportunités, des légèretés, des gravités et des sens. Un Faune ne s'improvise pas ; un Faune ne se compose pas : un Faune avance... dans le secret. Il ne se subit pas ; il ne s'invente pas : invariablement, dans ce qu'il fait, il est.

Humble et complet, il reste discret tout en s'imposant. L'arrogance de sa condition ne le conduit qu'à d'éphémères sourires—des crispations comme des rictus, qui dans une sourde culpabilité s'évanouissent aussi vite. Car sa quête, c'est bien la guérison du sentiment de cette prévalence à la marge de tout. Myope ou clairvoyant, il lui faut pourtant "ne pas savoir" et demeurer dans ce supplice. Ces seules détentes sont "des moments"—comme celui du point de jonction entre la transparence et le travail. La protection qu'il détient auprès du Père est celle qu'il offre aux communs des mortels. Nombreux sont-ils "pris"... dans les mailles de ce filet en or, aux apparences d'orties. Et l'effet dure. Pour le plus grand destin des humains.

Ak Mi, 18 nov. '20 - 8h03

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