de l'évaporation des fourmis

 ... Oui, pourquoi pas "des fourmis". Vous savez, ces ankyloses qui gravitent dans nos nerfs et dans nos têtes. Ces engourdissements qui temporairement prennent possession de nous... pour nous dire qu'objectivement on n'est pas seul, que nos corps connaissants eux sont au courant. Quelque chose nous tombe dessus, nous recouvre et nous infiltre... de l'ordre des réminiscences indicibles, des ré-appropriations vaines. On retrouve en soi des bouts de film mal montés—autant de dissonances avec ce qui vibre maintenant. Déphasés, nous le sommes... avec notre passé mordant, cuisant, affligeant, et avec les êtres qui encore le peuplent, tous à présent inexistants. Certains pour toujours ne nous rejoignent plus parfois vraiment que dans les rêves nocturnes ; tandis que d'autres, bien vivants, ressurgissent comme des aigles déployés. De toute leur envergure alors, ils refont leur nid en-deçà de celui d'avant—cette fois pour toujours désaffecté. Pourquoi "en deçà" ? Je ne sais pas... Plus en profondeur, plus en rondeur, avec plus de détermination et de précision. Une gestuelle davantage adaptée à la danse... Ample et coulée, fluide et rythmée. L'enfance est partie. Définitivement partie.

Les matrices d'arrière-plan tapissent nos inconscients. On reprend corps dans des projets qu'on ne connaît pas encore et on se projette dans le flux—redevenu praticable et vigoureux. On constate alors qu'on est devenu "grand". Que le paysage s'est transformé... que notre inscription dedans s'est posée : d'acceptations en renoncements, "on est né" ; on s'est façonné... dans la retenue et l'extravagance, la droiture et le délire, dans la noblesse et la douleur. Désormais "indolores" à tout cela nous sommes ! Presque dépourvus de cartes d'identité, nous évoluons dans la gravité de l'âge, avec toute l'attention que requiert notre condition. On se transporte... sans peines, ni animosités ; sans charivaris, ni évanouissements ; sans affectations, ni simulations (qu'on n'a jamais eues). Sans... Tout au bord, mais "sans". Nos tensions en nous sont intégrées. Notre chaleur ne s'occupe que de l'instant... Particulièrement de celui où l'on écrit, où l'on projette nos récits—nos traits, nos reliefs et nos coloris. Les barrages hydrauliques font partie de notre jeunesse : la pression de l'eau en amont n'existe plus. La vallée en son entier se trouve tranquillement irriguée. Plus de grandes passions ? Plus de grandes tristesses, plus de grands sermons, ni de trop grandes imprégnations. Oui. Lentement le tissu s'assèche !

Les mémoires.
Et l'on se réveille le jour d'après dans le soleil. Des limbes immatures ne restent que des voilent pliés ou emmêlés... dans la cave ou le grenier. Plus jamais nous n'irons les exhumer. La musique continue de nous accompagner : les années n'ont par contre aucune prise sur elle ; émotionnellement aussi fraîche qu'aux temps exaltés, elle se faufile encore jusqu'à nous selon des milliers de chemins de traverse ! Vapeurs et tendresses s'y marient toujours. Notre plus grande fidélité... Ici, rien n'a changé. Rien. Invariablement, les vagues font des vagues qui elles-mêmes font des vagues... et ainsi vont les heures quand s'écoule l'écriture. L'air de rien, sans qu'on s'y dispose, ni même qu'on l'envisage, on s'y enfonce, on s'y défonce ! En cinémascope, le corps heureusement répond, s'empare "des fourmis" et nous dicte. Une fois le passage à l'écran ou sur le papier effectué, c'est alors que tout s'efface, que tout disparaît ! Etrange et perturbante dissolution de soi—de la matière qui infiniment nous brûle ; subjuguante et lente évaporation d'un parfum qui en nous ne laisse pourtant aucune trace. ... ? On ne se souviendra de l'écriture qu'en se replongeant dans sa lecture. ...

Nos neurones sont si exposés face au destin ; comme les sentiments, ils s'affaiblissent, s'émoussent et se désagrègent. L'intégralité d'une vie recèle le temps suffisant pour "user" tout ce qui un jour nous a fait jeunes, désireux et inconscients, fantasmagoriques, excessifs et liants. Ne reste que le rapport au temps présent... Créatif dans la constance de l'exercice. Nos "hasards splendides" se retrouvent comme des échos d'antan... en plus fort sans doute—plus structuré, plus symphonique, plus contrasté. Ce qui en nous est devenu plus carré et plus affirmé, est aussi plus serein, patient, doux et confiant, et se donne sans limites pour régénérer la perpective du maintenant. On est peut-être devenu "pauvre" en expériences, mais pas sans ressources au fond des yeux. Se retirer, c'est aussi "regarder". Se soustraire, c'est aussi "ne pas se taire". L'artifice est flagrant, mais on le prend ! "Ecrire" au plus profond de nos chimères, c'est puiser dans nos vies d'avant tout juste disponibles à l'exploitation. C'est faire resurgir des vécus "mal pris" pour n'en rien faire de plus. Ne rien y ajouter qui vienne les décharger. Ne rien leur retirer non plus qui risquerait de les faire "crier"...

On ne connaît pas la réactivité de notre passé. Nos affections se retrouvent coincées dans les plis aveugles de pseudo-sagesses ou de pseudo-oublis. Une seule chose à cela résiste : le karma amoureux, mystérieux—celui des relations contrariées, abimées, incomprises ou avortées, en ce que celui-ci ne s'achève que dans la réparation, l'élucidation, l'exultation et la libération. Car la finalité inconditionnelle d'Amour, parfaitement ascète, elle, demeure brillante et rescapée. Ultime cap, elle nous dirige en nos tombes, et "par delà"... tout au bout de la rue qui mène au cimetière, face à la fenêtre de notre chambre.

Ak Mi, 18 nov. '20 - 19h35

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